Areg

Areg Elibekian est peintre. Il le dit avec la tranquille assurance de ceux dont la conviction ne se discute plus. On pourrait sourire de la sérénité apparente d’une telle affirmation chez un artiste au début de la trentaine qui, quoi qu’il arrive, dit vouloir vivre de sa peinture. Entendons par là qu’il assumerait sans hésitation une activité complémentaire si l’exercice de son art ne suffisait pas un jour au bien-être de sa jeune famille, mais la peinture resterait là, au quotidien, dans ses heures au pied du chevalet, dans ses regards et dans ses gestes, dans la réflexion continue qui alimente sa passion et justifie cette sérénité.

Il faut dire, pour paraphraser une expression célèbre, qu’il est tombé dedans quand il était petit: la peinture est en effet un art exercé de concert par les membres de cette famille arménienne, le grand-père, le père et l’oncle ayant fait connaître le patronyme sur la scène internationale, individuellement ou collectivement, à Boston en 1997 par exemple, où une exposition commune avait même (et déjà) inclus le jeune Areg. Celui-ci parle des couleurs, des parfums, du toucher des outils de la peinture qui ont peuplé son enfance et de ses jeux de gamin qui, par mimétisme, ont souvent eu à voir avec la peinture. L’admiration pour l’œuvre de son père, qui l’a prédisposé aux études artistiques, notamment à l’Académie des Beaux-Arts d’Érévan pendant six ans, et le pousse maintenant à partager avec lui, tous les trois ans, une exposition parisienne; cette admiration demeure intacte : il n’y a qu’à regarder le nombre et la place des tableaux de Robert Elibekian sur les murs de la demeure du jeune peintre pour s’en convaincre. Ce sentiment donne la mesure de la modestie d’Areg, qui préférera s’attarder à analyser l’œuvre paternelle plutôt que la sienne, s’effaçant alors en invitant continuellement le critique à procéder quand il s’agit de lui. Il faudra des questions bien précises pour percer des techniques ou soulever le voile sur un éventuel deuxième niveau de « lecture » de ses propres œuvres. La réticence n’est pas en cause, seulement cette modestie que l’on regrette parfois, car l’œuvre d’Areg Elibekian, bien qu’encore en devenir, est déjà forte et originale, et mérite d’être revendiquée.

Ce qui frappe d’emblée est le paradoxe sur lequel se fonde cette œuvre: elle est, en effet, tout à la fois spontanée et réfléchie, la spontanéité reflétant le désir de rendre palpable l’instantanéité du regard que l’artiste a porté sur une situation et la réflexion son souci de mettre une technique appropriée au service de cette instantanéité. Ainsi, un pont sur la Seine ne prendra sa valeur qu’en fonction du moment précis où un état du ciel donnait sa patine grisâtre aux pierres, et de celui tout aussi précis où une silhouette de premier plan, attablée à une terrasse, portait son regard sur le décor qui l’entourait. Les scènes de villes, de terrasses de cafés, de bistrots ou de glaciers parisiens, de brasseries montréalaises, du Carré Philippe sous la neige, des arcs de ponts parisiens ou toulousains, des vagues sur un littoral de Cancale, des campagnes ravinées d’Arménie, ne prennent leur véritable sens qu’en fonction de cette saisie immédiate, à laquelle on ne parvient le plus souvent (voilà le paradoxe) qu’après un regard appuyé qui nous aura permis de rassembler les éléments soutenant cette immédiateté.

La palette de monsieur Elibekian est faite de tons doux, souvent sur un fond volontairement pâli ou voilé, avec, en un coin soigneusement choisi de la toile, un point de lumière rouge, vert, ocre ou parfois simplement blanc qui, mine de rien, bondit vers nous et nous donne la clé de l’endroit, du personnage et, très souvent, l’élan du mouvement.

Car, et cela renforce la notion d’immédiateté, tout est au service d’un mouvement de synthèse dans la majorité des tableaux de cet artiste : les lignes du paysage, des bords de rue, des coins de maisons ou d’immeubles, des traces de neige, des mouvements de mer et de ciel ; la disposition des personnages (le plus souvent simplement et grossièrement silhouettés, car ils ne sont là que des moyens et non des fins) dans des axes d’harmonie complémentaires, les coups de pinceaux aux arcs visibles et parfois nerveux, tout concourt à cette organisation cinétique d’ensemble, enjeu important du projet artistique.

En cours de conversation, l’artiste cite Marquet, Vuillard, le Matisse de la période fauve, les postimpressionnistes, mais aussi Courbet, Millet et Delacroix ; il en a étudié les techniques, les découvertes, il a fait sienne l’habitude impressionniste d’aller sur place à la rencontre du motif, celle de recourir à tous les moyens d’expression, dessin, pastel, huile (y ajoutant l’acrylique comme base pour ses finitions à l’huile) et à tous les supports, avec, parallèlement à la toile, un penchant surprenant pour le carton aussi bien pour une étude que pour une œuvre finie.

 Nous parlions d’un artiste en devenir, mais déjà campé sur de solides assises : souhaitons que l’épanouissement se fasse dans l’étonnante sérénité qui habite ce jeune peintre, et que ses scènes de quartiers et de rues, ses coins de campagne et ses marines en soient l’expression fidèle. Souhaitons enfin, à titre très personnel, que l’expression des personnages, simples figurants la plupart du temps, bénéficie un peu plus de cette sérénité, la grande humanité et la fine sensibilité d’Areg Elibekian pouvant largement y pour voir.

Claude Sauvage, critique d’Art.